CRASH
Un film de David Cronenberg
Avec James Spader et Deborah Kara Unger
1996
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Considéré par certains comme une oeuvre mineure de Cronenberg, et par d'autres comme son chef d'oeuvre,
Crash créa d'emblée une vive polémique parmi professionnels, critiques et cinéphiles, particulièrement au Festival de Cannes 1996 où il se vit remettre par le Président Francis Ford Coppola, malgré nombre de détracteurs, le Prix du Jury "pour son audace, son innovation, et son originalité". Ce quatorzième long-métrage du canadien David Cronenberg, adapté du livre pornographique écrit en 1973 par J.G. Ballard, relate la recherche absolue d'hédonisme de James Ballard (l'excellent James Spader) et sa femme Catherine (la sulfureuse et fascinante Deborah Kara Unger). Pour stimuler leurs rapports sexuels, ils se trompent mutuellement et se racontent leurs expériences, sentant l'échec de leur relation arriver à terme. Mais suite à un accident de voiture avec le Docteur Helen Remington (Holly Hunter), James rencontre le photographe Vaughan(Elias Koteas, très De Niro dans ses mimiques), passionné d'accidents célèbres, qui va l'entraîner dans une exploration morbide des rapports entre la voiture, le sexe et la mort.
"Ceci est le futur, Ballard, et tu en fais déjà partie. Tu commences à voir que pour la première fois, une psychopathologie complaisante nous fait signe. Par exemple, l'accident de voiture est un événement plus fécondateur que destructeur, une libération d'énergie sexuelle concentrant la sexualité de ceux qui sont morts avec une intensité impossible sous toute autre forme. Expérimenter ça, vivre ça, c'est mon projet...". L'essence même du film repose dans ces paroles de Vaughan à Ballard. Cette psychopathologie dont il parle est directement liée à l'évolution de la technologie et de la place de plus en plus dangereusement importante qu'elle occupe dans le quotidien et la vie de chacun ; l'éternelle interrogation sur les rapports entre l'Homme et la Machine, très souvent abordée de façon maladroite notamment dans
Matrix, prend ici tout son sens à travers la sexualité, sans pour autant que
Crash soit un véritable "film visionnaire". En plus d'envahir notre vie matérielle, la Machine commence à s'imiscer dans notre esprit et dans nos rapports sexuels. Elle devient ici une obsession fétichiste malsaine et perverse qui se muera en une redoutable maladie mortelle. La déshumanisation du sexe et la mécanisation des êtres gagne de l'ampleur, les gens font l'amour dans les voitures, avec les voitures, excités par ce mélange de chair, de métal et de vitesse. Le corps humain pénétré violemment par l'acier, fusionne totalement avec la machine, ne fait plus qu'un avec elle, il devient un jouet mutilé, torturé, grimé. L'Homme est complètement dépassé, régit et soumis par ses pulsions sexuelles. Ainsi,
Crash offre une réflexion passionante et presque freudienne sur l'instinct vénérien, bien que le sujet central du film ne se trouve pas essentiellement là.
La dérive de James Ballard et sa femme est construite comme un récit initiatique, à l'exception près que leurs expériences ne les initient non pas à la vie mais bel et bien à la mort. A travers leur quête libidinale, ils se hissent peu à peu vers la Mort et apprennent à comment en tirer une expérience bénéfique. Elle devient l'Orgasme suprême, l'objet de tous les fantasmes. Les personnages du film en viennent à se détourner volontairement de la réalité, à en faire complètement abstraction pour se fixer uniquement sur leurs obsessions, et mettent en scène leur propre mort sous forme d'accidents de voitures. La collision devient un événement libérateur où les pulsions sexuelles jusqu'ici concentrées s'échappent littéralement et envahissent l'être comme un torrent. Les protagonistes en viennent à la considérer comme l'expérience la plus élevée de l'esprit, l'Art suprême. Ils ne cherchent plus à accéder à l'orgasme via le sexe, mais via la Mort ; les rapports sexuels ne sont plus que des consolations à l'échec de suicide.
Cette recherche hédonique, cet épicurisme fétichiste et pervers se transmet de personnage en personnage comme une maladie, une épidémie propagée par la figure prophétique de Vaughan : sa "maladie" émane de lui et contamine ceux qui l'entourent, il transmet ses obsessions, façonne ses disciples à sa guise pour mener à terme son fameux projet. Son influence est matériellement symbolisée par la cigarette : Helen Remington apprend au début du film à James qu'elle fume depuis qu'elle est à l'hôpital, donc depuis qu'elle a rencontré Vaughan. A son tour, Ballard qui ne fume pas finit par accepter la cigarette que lui allume Vaughan. Le passage de ce témoin relie donc les protagonistes autour de Vaughan et les entraîne tous à finalement consumer leur vie par bouffées comme se fume une cigarette, quitte à finir après un moment d'incandescence comme un mégot écrasé. Vaughan les entraîne dans son désir de mort.
La fascination, qui incarne en quelque sorte cette maladie, cette psychopathologie, cette dépendance, est au coeur du film : fascination des êtres humains par la machine ou ce que Vaughan appelle "le remodelage du corps humain par la technologie moderne", mais aussi fascination réciproque et mutuelle entre les personnages, qui ont besoin de chacun d'entre eux dans leur quête de la voluptuosité absolue, de l'exhalaison totale de leurs pulsions sexuelles à travers la Mort et le crash automobile. Maladie, épidémie, pénétration, fusion, mutation, transformation. Du pur Cronenberg.
Les protagonistes, qui dans les mains d'un autre cinéaste auraient été montrés comme de simples fous, exercent, tout comme le film en lui-même, une sorte de magnétisme envoûtant. Ils ne sont jamais considérés comme fous, car ils ne le sont pas ; ils sont tout juste malades. L'emprise de Vaughan les a complètement isolés de la réalité et de toute autre préoccupation, ils voient mais ne regardent plus.
Crash exerce sur le spectateur un magnétisme et une emprise semblables. On en sort complètement ébahi, les jambes tremblantes, vascillant, ne sachant trop quoi penser. La magnifique musique d'Howard Shore reste longtemps dans la tête, tout comme les images à la photographie bleutée, mais sans que l'on sache toujours interpréter le film. On a bien sûr conscience que la perfection visuelle est atteinte, mais un certain scepticisme demeure, on n'est pas sûr d'avoir compris, a-t-on affaire à un film sommairement perverset sans intérêt ou à un chef d'oeuvre d'une complexité étourdissante ? Il faut du temps et plusieurs autres visionnages pour en saisir l'essentiel. Et encore après il est difficile d'en parler, en témoigne la difficulté que j'ai eu à rédiger cette critique. Il est délicat et complexe de trouver les mots pour décrire une telle oeuvre et les sentiments éprouvés à son visionnement. Plus que jamais, l'absolu cinématographique est frôlé de très près.
"Maybe the next one, darling... Maybe the next one..."